28/12/2006

Chants d'urnes - Microfictions funéraires

Les textes repris ci-dessous forment un ensemble de récits courts sous la forme de lettres de condoléances. L'un d'entre eux a été publié dans la revue littéraire Marginales et une dizaine ont été mis en scène par Layla Nabulsi lors du Festival du Monologue, Enfin Seul, organisé par le Théâtre de l'L en octobre 2006.
Chants d'Urnes a été mis en lecture lors de Scènes à Seneffe 2007 organisé par le Théâtre Poème.


 

         

Chants d’urnes
Microfictions funéraires 

 

 Prologue

Ce n’est pas que j’aie une attirance particulière pour les morts. Non, du tout. J’aime seulement tisser entre eux et moi des souvenirs. Quelques rencontres et les images glanées en ces occasions suffisent généralement à en tendre la trame. Avec soin, je les brode d’adjectifs et de sentiments qui, bien sûr, n’appartiennent qu’à moi mais font aimablement illusion.  Quand je ne connais pas le défunt, la tâche est plus ardue. Le passé autant que l’autre font défaut. Aucune rencontre, aucune image pour me couvrir. Sur le linceul de la page, j’avance nue avec pour seul guide l’émoi forcément imaginaire que semblable deuil m’imposerait. Le défi est de taille. Il n’en est que plus amusant. 

Quand il n’y a ni disparu, ni émoi, ni passé, la tâche est monstrueuse. Car faute de défunt, il me faut tuer. Et pour rehausser l’ouvrage de quelque vraisemblance, il me faut tuer près de moi. Le choix est déchirant, l’exercice périlleux. L’un et l’autre n’en sont que plus troublants.

                      

 Obliquement 

Ma Chère A.,

Je ne le connaissais pas. Je vous connais à peine. Et je ne sais que très peu de choses du lien qui vous unissait. Je m'interdis donc l'affliction, la douleur et toutes ces sortes d’émois qui, sous ma plume, figureraient de bien maigres clichés en regard de ce qui s'est abattu sur vous.

 

Je m'interdis aussi la consolation et ses vulgates sur le temps et les blessures refermées. Ce serait nier le présent et, ce faisant, vous refuser une légitime révolte.

 Je m'interdis enfin de proposer à tout cela un sens. Ce serait vous priver de notre ultime et dérisoire orgueil: celui d’adresser au ciel de coléreuses questions alors que depuis longtemps nous le savons muet.

Tout ce que j'ose, c'est dire ce qui me traverse par instant depuis que j'ai appris votre deuil: le vertige, le temps arrêté, l'anéantissement que pareil événement m'infligerait. Moi, soudain bancale, avançant obliquement dans le reste de mes jours.

 

C'est là, j’en conviens, une curieuse forme de sympathie. Mais c'est celle qui suspend mon geste chaque fois que je pense à vous.


Entre aine et hanche


Cher B.,

Cher C.,

Séparer, scinder, désunir, la psychologie contemporaine n’a de cesse de mettre l’amour à cette condition. Et je pense bien sûr à votre mère qui, pour m’avoir élevée, fut d’autre façon la mienne et, à ce titre, pour toujours en moi, enkystée entre aine et hanche. Ainsi lovée sous ma peau, elle ne suscitait en moi ni amour, ni haine. Elle était. Je ne peux en dire davantage, sinon l’admiration qu’avec les années j’éprouvai pour son obstination à vivre. Malgré son âge, elle allait ses jours avec élégance et générosité, entre solitude et souvenirs, activités et projets, en toute indépendance.

 

Cruellement délivrée de votre père et de sa maladie, j’ai redouté le pire. Mais un pire que j’eus assisté si tel avait été son désir. Du plus loin que je me souvienne, elle disait ne pas pouvoir vivre sans lui et racontait avec sérénité le choix d’une aînée qui mit fin à ses jours peu après son veuvage. Elle disait sa compréhension, j’y voyais un présage, un tacite avertissement. Et moi qui trouve à la vie tant d’âpreté, j’eus été bien en peine de lui faire miroiter quelque avantage à voir s’épuiser les jours que lui comptaient déjà si chichement les tables de mortalité.

 

Et puis, non. Le chagrin ou ce qu’elle voulut bien en montrer s’écoula d’elle par vagues, comme une rivière déborde, noie les alentours puis creuse un nouveau lit, offrant au regard un autre paysage. Ainsi l’horizon de votre mère s’est-il élargi et ouvert au monde dont une vie vouée à vous et plus encore à votre père lui avait, me semble-t-il, barré la vue sinon l’entendement. Le monde, les choses, la vie, elle en savait le droit chemin. Après avoir ajouté neuf âmes à l’excédent démographique, il ne pouvait en être autrement. Le doute était un luxe qu’elle ne pouvait s’offrir. Et quand de force il s’imposait, elle le cachait sous de véhémentes indignations.

 

Depuis lors, en dépit d’un monologue propre aux personnes âgées, elle écoutait. Lorsqu’elle en avait fini de me dire ce dont elle discutait tout le jour en silence, fini de revisiter pour moi son passé pour n’avoir pas à penser à l’avenir, elle s’intéressait au présent et à ceux qui le peuplent. Et, là, fine, ouverte, elle entendait, comprenait, se laissait pénétrer de causes auxquelles elle eut été sourde autrefois, sacrifiant des principes qu’une vie entière et l’approche de la mort semblaient avoir éventés. Ce faisant, elle paraissait avoir aussi renoncé à la peur, la seule qui soit, celle de mourir. Mais, s’agissant de votre mère, j’ai enfin compris que la devancer c’était se tromper.

 

En toute épaisseur

 

Mon Cher D.,

 

Nous ne nous connaissons guère et votre ami n’était pas le mien. Mais, souvenez-vous, nous nous sommes croisés lors d’un dîner, chez les V., au mois de mai dernier, parmi des convives qui autant qu’à moi vous étaient étrangers. Il m’en reste ceci, que je vous conte pour ranimer cette soirée qui l’a vu heureux auprès de vous, et vous rendre des propos en lesquels vous le reconnaîtrez peut-être.

 

Le repas et les vins, rappelez-vous, étaient fins, beaucoup plus fins que la conversation. Comme il arrive souvent, de vains souvenirs de jeunesse semblaient avoir ravi et absorbé tout entière l’intelligence de ces aimables et cultivés quinquagénaires. Oisiveté intellectuelle ? Mentale aphasie ? Pudeur ? … En aparté, votre ami et moi avons penché pour la prudence. Ces convives-là se connaissaient depuis trente ans et avaient enfreint ensemble leurs premiers interdits. À l’ombre des auditoires, ils avaient osé le sexe, l’alcool, leur liberté toute neuve et,  pour s’aguerrir, l’avaient dit et chanté haut et fort, en toute épaisseur. Avec votre ami, j’ai supposé que c’étaient là quelques-uns des moments fondateurs de leur identité et de leur amitié, des moments qu’ils se plaisaient donc à célébrer en les rejouant. Le reste, tout le reste - les peurs, les séparations, les doutes qui avaient ébréché leur vie et leurs espoirs depuis lors - étaient à taire.

À quoi bon en effet solliciter un présent qui quotidiennement s'impose, fragile et indéchiffrable, quand une société vous concède quelques heures durant un bonheur que rien ne menace parce qu'à l'abri du passé?

 

L’impossible oracle


Ma Chère E.,

Comme vous, je n’ai rien vu, rien pressenti. D’heures en heures, je parcours à reculons nos derniers échanges. En vain. Je ne vois qu’un homme enfin libre, enfin heureux, soulagé de quitter une vie qu’il n’aimait guère. Après vingt-cinq ans d’agendas remplis page après page, disait-il, ça pèse son poids de légèreté. D’heure en heure,  j’oscille entre vertige et jubilation, angoisse et ravissement.  

Avec un sourire plein les yeux, il racontait ses derniers jours dans l’entreprise :  les ultimes réunions, les tiroirs à vider et surtout les autres qui, tour à tour, s’arrêtaient au seuil de son bureau, hésitaient, puis entraient et s’asseyaient, hésitants, pour lui chuchoter combien, comment et si seulement ils pouvaient, eux aussi … Mais ils ne pouvaient pas. Et lui n’en pouvait plus. Entre ces deux adverbes, entre ce « pas » et ce « plus », il s’était passé vingt-cinq ans. Vingt-cinq ans d’impatience contournée, repoussée, réduite au silence. Vingt-cinq ans pour traverser à coups de rage, d’amertumes, de rares jubilations et d’amitiés plus rares encore, cette coutume étrange qui veut que chacun donne son temps contre sa survie. Le travail rémunéré, disait-il,  a ceci d’aliénant qu’on y cède moins des compétences, des services ou des marchandises que des plages horaires couvrant le plus clair de sa vie d’adulte et, au sein de ces plages, le droit de disposer de soi. 

 

La veille de son départ, il avait contemplé ce qui arrivait enfin : la sortie. Une sortie qui, de jour en semaines et de mois en années, s’était gorgée de mots, de phrases infiniment ressassées, amendées, rejouées et qui brusquement était là, palpable et soudain mutique. L’impossible oracle avait précipité au fond du tube. Et il avait regardé, étonné, ce corps mort. Dans ce temps suspendu, seule un peu de gêne avait trouvé à s’insérer face aux autres. Quelques phrases aussi, mais des phrases si chétives en regard de ce qui se jouait qu’il avait aussitôt regretté le malaise qu’à travers elles il avait tenté d’estomper.

 

Enfin hier, il m’envoyait ce courriel : Premiers signes de ma nouvelle vacance: il me faut tourner les pages à présent blanches de mon agenda pour découvrir le nom et le chiffre du jour. Les heures même m’échappent. J’ignore d’ailleurs où j’ai abandonné ma montre. 

 

Ces mots me disaient le bonheur de jours lumineusement défaits, un désemploi du temps comme nous en rêvons tous. Rien d’autre.

 

La raison, la cause, la logique de son choix, je m’occupe à les chercher en moi pour ne pas devenir folle. Et je n’entrevois qu’une chose qui parfois m’envahit : une immense, une incommensurable fatigue qui ternit tout désir et prête à la mort des draps frais, une adorable quiétude, un soulagement à portée de main. En ces instants, la mort s’invite en voisine, m’assure de ses vertus et réduit l’espace qui nous sépare à un geste que, menteuse, elle prétend facile.

 

Je veux croire que ce jour-là, le jour où il a osé cet ultime renoncement, elle avait des arguments qu’elle ne m’a encore jamais servis, et que ni vous ni moi n’aurions pu combattre. L’effroi, cependant, demeure en moi et à tout instant me pétrifie.   

D’avant grandir


Cher F.,

Cher G.,

Cher H.,

 

La route à nouveau a tué et tué deux fois. La mort de vos parents, depuis hier, me laisse hébétée. Seules de fréquentes plongées dans le passé me permettent de me soustraire à la cruauté du présent.

 

Le seul souvenir des séjours dans la maison de campagne de vos parents ranime en moi des odeurs, des images qui, en quelques secondes, m’emportent : faire un feu quand nous arrivions tard dans la maison noire et glacée d’hiver ; se geler le bout des doigts en arrachant au tas de bûches celles qui feraient la soirée ; écouter les bruits de la maison qui craque en s’imprégnant de notre présence ;  celui du bois qui déjà crépite ; celui des casseroles qui s’agitent dans la cuisine ; puis, le tire-bouchon, la bouteille, le premier verre en éminçant les légumes…

 

Ce bonheur-là n’était pas que sujétion et mièvre imagerie. Pour exister, il lui fallait d’autres racines qu’imaginaires, d’autres causes que de succéder à une longue semaine de travail, d’autres raisons que la raison. Ce bonheur-là, je l’ai compris alors, avait fait souche dans un passé que je découvrais mien, fait de vie au grand air et de feux de broussailles, de chaudes odeurs de foin et d’humides senteurs de terre, d’aubes chahutées d’oiseaux, de courses à vélo et d’une liberté de chiendent qui ne craignait pas plus les pédophiles que le savon sur les mollets griffés. Ce bonheur-là, je l’ai retrouvé intact, frais d’hier, et le retrouve aujourd’hui plus cruellement puissant d’avoir à présent disparu.

 

Vos parents me rappelaient aussi ce qu’étaient les miens en un temps d’avant grandir, d’avant le corps qui saigne, d’avant le visage qui s’efface ; un temps d’avant disette, d’avant la maison froide, d’avant les vêtements qu’on use avant d’en changer, d’avant la maladie, d’avant le mensonge.

 

Comme mes parents d’autrefois, ils plantaient, taillaient, cuisinaient et faisaient table ouverte. Les corps, c’est certain, étaient atteints, frappés d’âge et de lenteur, mais l’humeur semblait intacte malgré les divorces, malgré les coups qui ont sans nul doute entaillé ces vies que je connaissais peu. La mort ne semblait pas avoir creusé de son sillon leurs visages, ni marqué de son sceau leur avenir. Quand je pense à eux, je renoue avec une innocence et une quiétude d’autant plus précieuses que je les sais dernières et que me voilà orpheline de parents qui eurent pu être les miens.

 

À l’ombre de ces lumineux souvenirs, je vous remercie, vous et vos parents, d’avoir un jour croisé ma route.


Moulin mental

 

Chère Madame I. ,

L’analyse, les conjectures à propos de tout et de rien pimentaient sa vie. La météo, une toile d’araignée, un article, une attitude, la couleur d’un mur, tout faisait farine au moulin mental qui était le sien. Il n’avait de cesse de trouver le mot qui dit au mieux, le verbe qui raconte au plus juste. Il n’avait de cesse de poser des hypothèses à partir de rien, et de trouver à ce petit jeu un maximum de participants.

 

Mais les adeptes à ce divertissement sont rares. La plupart n’en sont pas et n’en seront jamais. Quand vous les pressez d’en être, ils s’enferment dans un prudent silence ou s’écrasent en clichés. La déception est toujours au rendez-vous. Pour les éviter, votre mari avait appris à n’inviter à ces aimables polémiques que des interlocuteurs choisis. J’étais de ceux-là. Depuis qu’il nous a quittés, je joue seule, un peu à l’étroit dans ce qui n’est plus aujourd’hui qu’un silencieux monologue, et abandonne plus promptement la partie. Seul le clavier, de temps à autres, m’appelle et me renvoie docilement l’argument.

 

Je regretterai en lui le collègue, l’ami et le compagnon de joute. 

 

Gorgone


Mon Cher J.,

 

J’apprends à l’instant la mort de votre ami. Ce décès me désole parce qu’il fige à jamais un sentiment de honte qui, depuis des années, m’habite et lui est attaché. M’autorisez-vous à vous en dire la cause ?

 

Ma rencontre avec votre ami remonte à une quinzaine d’années, lors d’un concours qui devait décider de nos carrières respectives : moi, pour me permettre de garder le poste que j’occupais, lui pour en décrocher un. Et je me souviens de mon irritation en le voyant parmi les candidats. D’emblée je lui trouvai un air naïf, quelque chose d’agaçant dans l’allure qui me donnait envie d’être ailleurs. Cependant, comme il m’arrive souvent, mon irritation attira l’attention de votre ami qui entama aussitôt la conversation. La conversation s’est poursuivie depuis lors, de loin en loin d’abord, puis de façon plus suivie lorsque j’emménageai à deux pas de chez lui.

 

Notre relation était certes d’amitié mais dans sa version la plus maigre. Votre ami était un homme gai, mais il connaissait souvent des moments difficiles et des situations financières toujours précaires. Ses soucis occupaient donc l’essentiel du peu de temps que nous passions ensemble. Comme nous nous voyions peu, il était toujours un nouveau tracas à détailler, un nouveau problème à résoudre sans qu’il écoutât jamais mes suggestions. Toujours, il y avait un service à lui rendre. C’était donc aussi ce que j’appellerais une amitié à sens unique.

Pourquoi dès lors, ne pouvais-je m’empêcher de sonner à sa porte lorsque je passais devant chez lui en faisant mes courses ? Pour me distraire de mes propres soucis en écoutant les siens ? Je ne crois pas. Car le mal-être d’autrui, fut-il pire que le mien, ne m’a jamais consolée. Je crois plutôt qu’en sonnant à sa porte, je tentais un vieux rêve de convivialité urbaine, de spontanéité sociale auquel je n’atteindrai jamais. Il n’est, en effet, rien qui me fâche plus que ces gens qui, parce qu’ils « passaient par là », vous rendent des visites impromptues. Toujours, ils me prennent en flagrant délit de peignoir, de petite faim ou de travaux divers, le pinceau, la poêle ou la serviette à la main.  Irritation et imprécations doivent alors disparaître sous un sourire et un mot d’excuse pour la tenue, les mains sales ou les odeurs de cuisine. Non, ils ne tombent pas mal. C’est juste que et que. Et tandis qu’ils entrent et se racontent, je songe à l’omelette qui piteusement refroidit, à l’eau du bain qui tiédit, au pinceau que je n’ai pas plongé dans le diluant pensant me débarrasser rapidement de l’intrus. Résultat, depuis des années, je reste sourde à tous ceux qui me pressent de réparer la sonnette de ma porte d’entrée miraculeusement tombée en panne; je laisse écrans, répondeurs et boîtes vocales trahir le gêneur avant de renoncer à répondre.

 

Quelle Gorgone je faisais donc d’infliger à votre ami pareilles intrusions !

 

Recevez donc mes condoléances les plus confuses.


  

Mauvais pus

  

Chère Madame K.,

En rangeant quelques piles d’archives, je suis tombée sur une trentaine de feuillets manuscrits vieux de dix ans et manifestement rédigés d’une traite. Dans cette écriture déjetée et sans repentir que je reconnais mienne, j’ai découvert moins une personne qu’une plaie suintante de tristesse, de solitude et de haine. Haine de moi à l’étroit dans une histoire sans relief , haine de ma vie, haine de ma haine, elle-même. De page en page, l’écriture et la douleur s’écoulent comme un mauvais pus, inépuisable.

 

Aujourd’hui, à la lecture de ces pages, je mesure le chemin parcouru et surtout l’apaisement. Que s’est-il passé entre-temps ? La réponse m’est limpide : j’ai été aimée. En me réparant ainsi, votre mari a fait plus que me rendre au commun mal de vivre, il m’a donné le droit d’exister. En disparaissant, il m’autorise aujourd’hui à célébrer votre aveuglement.

 Recevez donc la gratitude que depuis tant d’années je vous voue en silence. 

 

 

Un métier infect


Ma Chère L.,

 

Je découvre dans la presse de ce matin le deuil qui vous frappe. Etant donné la triste célébrité de votre père, je ne doute pas que vous receviez un abondant courrier, émaillé d’insultes et de propos malveillants. Soyez sans crainte, je ne ferai pas chorus. Laissez-moi plutôt vous conter un aspect plus secret de votre père, la face cachée de son métier que le divorce précoce de vos parents vous dissimula sans doute et qui façonna, j’en suis certaine, sa sombre destinée. Il en sortira, je l’espère, sinon aimable au moins plus humain à vos yeux qu’au regard de l’Histoire.

 

Servir, telle est la mission d’un homme d’Etat. Mais cela, quoi qu’en pense le citoyen, ne va pas de soi, car de maîtres il lui faut en servir plusieurs et surtout – surtout ! – s’en faire aimer. Pour avoir quelque chance de monter à bord du pouvoir, il lui faut d’abord séduire un électorat local et les médias ; s’assurer l’adhésion et le soutien de courants du monde syndical et associatif; se rendre populaire auprès des militants de son parti ; et, enfin, se faire apprécier de la direction même de son parti. En tout, donc, cinq maîtres aux aspirations rarement compatibles. Et, pour avoir vécu quelque temps dans l’ombre de votre père, je l’ai vu plus d’une fois incapable de se mouvoir, de penser une issue, prisonnier qu’il était dans les rets de ces inconciliables attentes.

 

Pire, je l’ai vu maintes fois trahi en public par ceux-là mêmes qui se disaient ses amis et qui, la veille encore, lui donnait l’accolade en loge ou au pied de la tribune. J’ai vu ses initiatives les plus courageuses traînées dans la boue par une presse imbécile. Je l’ai vu desservi par une administration incompétente ou hostile et par des membres de son cabinet placés auprès de lui non pour leurs capacités mais pour assurer au parti les voix d’un lobby ou rapporter à ses dirigeants ses moindres faits et gestes. Croyez-moi, malgré la visibilité, malgré les voyages, malgré la reconnaissance et, oui, malgré les femmes, gouverner en politique est un métier infect.

 

Mais qu’allait-il donc faire dans cette galère ? me demanderez-vous.

 N’ayant jamais goûté au pouvoir, j’en ignore la saveur. Ce que je sais, c’est que celui qui s’y plaît, s’y accroche et ne peut se contenter d’en user. Comme une drogue, il lui faut en abuser pour espérer atteindre un horizon qui toujours recule. Et d’abus en abus, l’inaccessible, en s’éloignant, vient heurter l’ultime interdit, offrir à la consommation de qui il fascine l’ultime transgression. 

Ne vous méprenez pas. Je ne tente pas ici de minimiser, ni d’excuser son crime. Je ne cherche pas non plus à l’ennoblir de la mission posthume de nous instruire - ne savons-nous pas de longue date que le pouvoir ne sied qu’à ceux qui n’en veulent pas ? Je ne cherche qu’à comprendre. Car comprendre c’est s’interdire le confort d’excommunier mentalement le méchant sur quelque imaginaire nef des fous; c’est refuser de faire de lui un monstre étranger à la communauté humaine pour n’avoir pas à penser que son crime eut pu être le nôtre, que le mal autant que le bien est intimement lié à notre condition. Comprendre n’est donc pas absoudre, ni adouber. Comprendre c’est se donner une chance, en l’acceptant comme sien, de remonter le mal à sa source pour mieux le dompter.

 

En ces temps troublés où le vulgaire tend à bannir pour n’avoir pas à s’interroger, renouant ainsi avec une pratique émissaire sans lendemain, je vous invite à faire de même.


Mentalement vôtre. 

 

À quelques centimètres du sol


Mon Cher M.,

J’ai revu plusieurs fois votre frère avant ce fatal accident. Et chaque rencontre m’emmenait sur une planète de beauté que je ne partageais qu’avec lui. Son apparence n’était pas en cause. Non, ce qui me transportait c’était l’harmonie dans laquelle il vivait : ses propres créations, bien sûr, mais aussi les mille et un détails dont il s’entourait, et le silence dont son regard les enveloppait quand il me les montrait. Qu’il s’agisse d’un service à thé, d’un vêtement, du schéma rapide qu’il me faisait d’une œuvre en cours, toujours je m’élevais à quelques centimètres du sol, toujours je communiais, toujours je nous rencontrais, lui et moi, en ce lieu qui nous était premier et que la vie trop souvent nous confisque.

 

Votre frère fut autrefois un amant, puis un ami. Ces dernières années, il était plus que tout cela : il m’était devenu indispensable. 

 Me voilà en deuil d’un lien dont je cherche encore le nom. 

 

Géante


Cher Monsieur N.,

 

Il y a quelques semaines à peine, j’ai entrevu votre femme dont la radio m’apprend aujourd’hui le décès. Une brocante annuelle du sud de Bruxelles touchait à sa fin. Tandis que j’allumais mon moteur et tentais de me frayer un passage dans l’imbroglio des voitures, je la vis de profil qui traversait la rue, droite, grande, au bras d’un homme légèrement plus petit qu’elle en qui je vous reconnus.

 

« Géante » m’avait dit une amie venue consulter non pas l’écrivain mais la juriste. Et j’avais étendu ce commentaire à son autorité, à sa prestance, à une manière de souveraineté que je prête volontiers à qui manie également art et savoir. Droite et grande, donc, mais hésitante. Et comme vous marchiez tous deux non pas sur le trottoir encombré de voitures mais au beau milieu de la route, je dus vous suivre un temps avant de pouvoir vous dépasser. Tandis que je regardais sa silhouette, je trouvai à votre femme une raideur douloureuse, une maigreur au bord de la cassure. Et quand je vous dépassai enfin, je lui découvris en me retournant un regard absent, rivé sur un horizon très éloigné du nôtre.

 

Quand l’écriture est vive et pénétrante, je crois toujours l’écrivain à  l’abri du temps. Ce jour là, je compris que j’avais tort. Aujourd’hui, j’en veux à la mort d’avoir été si prompte à m’en faire la démonstration. 

 

 

Seule


Mon Cher O.,

 

J’ai appris hier la mort de A. Depuis hier, la douleur est pure, entière. Seul l’effroi m’en distrait par instant. Et, depuis aujourd’hui, cette douleur s’est doublée d’une colère meurtrière. Car, ce matin, j’ai reçu d’elle ce dernier courrier.

 Être seule, c’est rentrer chez soi en s’interdisant de penser à autre chose qu’au DVD qu’on a reçu à prêter ; c’est acheter un répondeur au cas où ; c’est rentrer chez soi en espérant que la lampe témoin du répondeur clignote ; c’est parler à des répondeurs ; c’est renoncer à parler à des répondeurs; c’est renoncer au câble pour lire davantage ; c’est rester tard au bureau parce qu’on a renoncé au câble ; c’est regarder les autres quitter le bureau un peu plus tôt le vendredi; c’est pleurer dans sa voiture le vendredi soir en revenant tard du boulot; c’est décider d’inviter régulièrement du monde à dîner et se faire ensuite inviter seule avec pour tout convive un couple  et le chahut des enfants qui rentrent de voyage scolaire ; c’est écouter les autres vous envier votre solitude ; c’est se taire ; c’est se faire envoyer chez le psy par ses amis ; c’est chercher une bonne raison de se lever le dimanche ; c’est finalement décider de se lever pour aller voir une exposition et regarder les couples qui la visitent ; c’est tourner en rond dans son appartement ; c’est décider de sortir malgré la pluie parce qu’on ne sait jamais ; c’est ne pas savoir où aller quand on est dehors sous la pluie ; c’est dîner au restaurant du coin avec un livre et écouter les conversations des tables voisines ; c’est choisir un film qui va peut-être expliquer pourquoi on est si seule ; c’est acheter un livre de plus avec le même espoir ; c’est sortir du cinéma et achever le bouquin sans avoir de réponse ; c’est décider de se reprendre en mains et s’inscrire à une randonnée ; c’est partir en randonnée pendant huit jours avec trois couples et une sexagénaire ; c’est se dire que ce n’est pas parce qu’on a pas eu de chance jusque là qu’il faut baisser les bras ; c’est acheter un chat et ne savoir qu’en faire ; c’est détester les fêtes de fin d’année ; c’est décider une nouvelle fois de rompre parce que ce n’est plus possible ; c’est acheter le lendemain la lingerie qu’il préfère ; c’est espérer qu’il va quitter sa femme un jour;c’est se repasser mentalement tous les petits signes qui le prouvent ;c’est décider que ça n’a pas d’importance parce qu’au fond on est la meilleure ;c’est penser que s’il n’appelle pas c’est parce qu’on n’a pas été assez bonne au lit la dernière fois ; c’est penser que de toutes façons c’est de votre faute ; c’est penser que tout, depuis toujours, est de votre faute mais sans savoir où ça a merdé ;c’est être fatiguée de se demander pourquoi ; c’est penser qu’un jour ça va changer ; c’est penser que ça ne va jamais changer ; c’est avoir froid ; c’est avoir peur ;c’est hurler bouche fermée.  

Il ne fait pas bon être l’objet de semblable poème. Qu’en pensez-vous ?

 

Veuillez agréer l’expression de mon mépris et porter à jamais l’entière responsabilité de ce gâchis. 

 

Jardins secrets


Ma Chère P.,

 

J’ai appris hier la disparition de votre mère et - le croirez-vous ? – passé un moment de trouble, cette nouvelle m’a ravie. Oui, ravie au sens propre du terme car elle m’a, en quelques secondes à peine, transportée dans un passé lumineux : celui de mon enfance auprès de votre mère.

 

Comme les trois mousquetaires, nous étions quatre : S., toujours couverte de multiples lainages par sa mère inquiète ; P. votre oncle, toujours impatient d’en découdre avec le danger ; I. , votre mère, toujours prête à le suivre ; et, moi, toujours peureuse et, à ce titre, peut-être la plus courageuse.

 

C’est que du courage, il en fallait pour affronter les épreuves que nous inventait votre oncle : les sauts à bicyclette, les parcours chronométrés à trois mètres du sol au sommet des murs en construction des chantiers voisins, les combats de marrons contre les bandes ennemies de l’autre rue, les concours d’apnée dans la boue des étangs, les expéditions survie dans la forêt toute proche et les manœuvres d’espionnage dans les jardins du couvent… Mais toujours j’y revenais. Et non point tant pour votre oncle que j’aurais tout le loisir de fréquenter plus tard puisqu’il était dit que je l’épouserais quand je serais grande. Ni pour S. qui, au pied de chaque épreuve, invoquait généralement un dentiste ou un devoir urgent. Non, pour I. , votre mère. Sans doute, pour ce qu’aujourd’hui on appellerait son charisme. Sans doute, pour sa générosité. Car, patiente, elle m’assistait longuement lorsque j’hésitais devant la mare à traverser, le fossé à sauter, les vers à gober. Patiente, elle me distillait mot à mot, phrase à phrase, un peu de sa témérité, comme si mon renoncement lui eut été insupportable. Comme s’il lui eut été intolérable que notre petit club comptât un membre aussi pusillanime. Une fois sur deux, je me foulais une cheville ou un poignet. Mais cela importait peu. Moyennant la pose de quelques bandes Velpeau, je restais membre à part entière de la confrérie et, de ce fait, proche de votre mère. Cela seul comptait.  C’est qu’en plus de son charisme et de sa patiente générosité, votre mère avait bien d’autres attraits. Je m’explique.

 

Nos familles ne se ressemblaient guère. Lorsque mes parents s’installèrent dans la région peu après la guerre, on y comptait quelques fermiers, des champs, une forêt et le terrain s’y vendait au prix du carré de betteraves.

 

Bien que raisonnablement chrétiens, mes parents ne firent pas moins de huit enfants, qu’ils élevaient dans le culte des livres, de l’antiquité et de la vie au grand air. Non contents de s’encombrer de pareille descendance et, à temps partiel, d’un oncle légèrement alcoolique, mes parents hébergeaient également un chien diarrhéique, une progression géométrique de chats et de pigeons autrefois voyageurs, un mouton injustement nommé Priape, une mule borgne, des poules rousses, un coq stérile et un cobaye insomniaque. À ma grande honte, ce mode de vie et ces choix culturels nous valaient aux murs du salon un assortiment de Vénus et autres dames antiques dans leur plus simple appareil et, derrière les portes, d’odorantes défécations, fraîches ou séchées, c’était selon. Toutes choses qui laissaient peu de place à une éducation sexuellement différenciée, ni même à une éducation tout court. Nous poussions bon an mal an comme de mauvaises herbes, occupant l’espace mental qui nous était imparti aussi sauvagement que nos places à table.

 

La famille de votre mère, beaucoup plus raisonnablement chrétienne, s’était contentée de trois enfants. Lorsque qu’elle s’installa à deux pas de chez nous, une jolie avenue, de véritables villas avaient redessiné le paysage et le dernier fermier ne gagnait plus son pain qu’en baillant à d’autres ses machines. Chez vos grands-parents, nulle bestiole et, en lieu et place de nos tentatives de potager, un grand et beau rectangle de gazon sans défaut ni arbre et, dans le salon, sur les murs tendus de soie, de cruelles mais pudiques scènes de chasse. Enfin et surtout, dans la chambre de jeu, des coffres recelant de prodigieux jouets ramenés d’Amérique par votre grand-père. Le plus fabuleux d’entre eux, celui qui occupa mes jours et mes nuits pendant de longs mois, fut indubitablement la poupée Barbie

 

Je dois à la vérité de dire qu’au premier coup d’œil je trouvai cette poupée en réduction franchement vulgaire : sa permanente raide et platinée, ses seins agressifs, ses pieds bizarrement cambrés ne me disaient rien qui vaille. Quelque chose ne tournait pas ou trop rond dans cette affaire, à commencer par ce buste que l’on pouvait pivoter côté fesses ou détacher impunément du reste du corps. Mais, très vite, je décidai qu’elle était belle. Car, en plus d’être américaine, elle était fournie avec une panoplie de vêtements et d’accessoires soigneusement rangés dans un emballage en plastique moulé :  peigne et brosse à cheveux d’un rose exquis, minuscules chaussures vermillon à très hauts talons, gants en crochet plus minuscules encore.  Et ce qui était monstrueux devint soudain pratique: enlever et remettre ledit buste permettait d’habiller la chose en un tournemain.

 

Toujours généreuse, votre mère m’autorisa dès le premier jour à peigner la raide et blonde chevelure de nylon. L’instant fut d’extase… et il fut suivi d’autres. Car, grâce à Mattel et aux bons offices de votre grand-père, la famille de Barbie rapidement s’agrandit. Skipper, Francie, Tutti, Stacie et Todd firent leur apparition en même temps qu’un petit club d’amis et amies dont ma préférée : Scooter. Celle-là avait troqué la paire de seins de son aînée contre une paire de couettes et des tâches de rousseur à vous arracher des larmes. Et je ne dis rien de la panoplie d’équitation qui accompagnait celle que mes parents, enfin lassés de mes supplications, glissèrent sous le sapin un matin de décembre. Les adultes sous-estiment souvent la peine qu’ils infligent aux enfants. Ils ne mesurent pas davantage l’enchantement qu’ils suscitent en leur concédant de temps à autres des jouets de mauvais goût.

 

Votre mère possédait aussi une fascinante collection de cartes postales.  Celles ramenées d’Amérique - et d’autres d’Afrique où votre grand-père avait également à faire - occupaient une bonne part d’un album dont nous tournions respectueusement les pages. Mais le centre du recueil abritait une réserve plus précieuse encore : une double page de cartes de vœux.  Nous savions précisément, votre mère et moi, où se situaient ces paradigmes de beauté et à partir de quelle page il nous fallait ralentir notre progression pour savourer d’avance et le plus longtemps possible l’émoi qu’ils nous réservaient. Enfin, quand nous y parvenions, nous contemplions ces merveilles et promenions sur elles un doigt prudent: toutes étaient en relief et offraient à nos yeux extasiés des dunes nacrées, des ciels irisés aux reflets d’argent, des rennes incrustés de paillettes, des traîneaux cousus d’or et de velours pourpre.

 

Je respirais donc chez votre mère un air de luxe, de calme et de volupté qui jamais ne franchirait la porte de notre maison encombrée d’Histoire et de projets rustiques. Mais, surtout, à l’abri des regards et des jugements, loin des épreuves et  des batailles rangées, entre mes doigts aux ongles souvent noircis et sur mes genoux écorchés, j’ai découvert et cultivé grâce à votre mère une passion chuchotée du minuscule et du brillant, du doux et du mignon. Grâce à votre mère, je m’accordais le droit et le bonheur d’être fille. Une fille armée pour en découdre avec les pluies de marrons, les épreuves et les vertiges que me réserveraient l’avenir parce que capable de passions clandestines et de jardins secrets.

 

À l’âge qui est le vôtre, votre oncle avait déjà fait la connaissance de votre tante et se disposait à vous faire trois cousins. A l’âge qui est le vôtre, votre mère rencontrait votre père. A partir de là, vous connaissez la suite. Puissiez-vous me la raconter un jour et prolonger ainsi l’enfance que sa disparition aujourd’hui me ramène.

Bruissement d’ailes


Mon Cher Q.,

 

Il peut paraître insolite d’écrire à un mort et surtout à un mort que l’on ne connaît pas. Mais, croyez-moi, il est plus étrange encore de l’entrevoir au hasard d’un soir d’été dans le regard de qui l’on ne connaît pas davantage. Laissez-moi donc vous relater ce moment.

 

Un soleil orangé éclairait encore les tables en formica de la cantine scolaire, et votre père se trouva soudain là, face à moi, son regard marron et acéré planté dans le mien. Je savais, bien sûr, qui il était puisqu’il dirigeait les lieux. Mais je n’étais, moi, qu’une étudiante parmi des centaines d’autres. Il ne savait rien de moi, pas même mon nom. Cependant, à la seule évocation du vôtre, il s’assit et parla.

 

Il dit votre départ. Pour lui, le meilleur qui soit, celui qu’à votre âge il n’aurait pas osé rêver. Les amis dans la voiture. L’amour que vous alliez rejoindre. Votre tête tournée vers la banquette arrière. La plaisanterie que vous alliez raconter et qui déjà vous faisait rire. La mort dans votre nuque. Nette. Instantanée…

 

Après une courte pause, il dit la gare noire de monde, la minute de silence sur le quai, les centaines de cafés servis au crématorium, les kilomètres parcourus par l’octogénaire du village pour saluer votre dépouille, l’inconscience qui était la vôtre et qui, en vous masquant tout danger, vous prédisposait à pareil envol…

 

Mais quelqu’un soudain s’est interposé et le fil entre nous s’est rompu. Votre père aussitôt s’est levé et est retourné à sa table, emportant avec lui un regard qui pendant quelques instants s’était absenté en votre compagnie ; emportant ce récit que le deuil en sa clémence commençait à tisser en sa mémoire.

 Dans ce regard, j’ai vu ce soir-là un ange. Et bien des heures plus tard, vos ailes bruissaient encore à mon oreille. Puissiez-vous souffler à celle de votre père l’expression encore émerveillée de mes condoléances. 

  

Mission


Mon Cher R.,

 

Je mentirais en disant que la fin brutale de votre sœur me surprend. Une longue amitié me l’a souvent fait redouter et notre dernière rencontre m’a convaincue de son imminence.

 

Depuis l’enfance et pour des motifs qui ne m’ont jamais été révélés, votre sœur se croyait investie d’une mission : celle de briller. Briller par son intelligence. Briller par sa beauté. Briller en tout, à toute heure et en toute circonstance.

 

Les premières années de sa vie, elle remplit sans difficulté ce mandat. Partout on la remarquait, partout on l’applaudissait : à l’école pour ses résultats, ailleurs pour ses talents divers. On la disait belle et douée. Il en serait donc ainsi jusqu’à la fin d’une vie dont, confiante, elle n’envisageait qu’éclat et reconnaissance.

 

Vint alors une adolescence qui ne l’épargna guère. Au lieu de s’attarder, les regards désormais passaient, l’ignoraient, l’enfouissant dans une nauséeuse indifférence. Cependant, loin de renoncer, elle décida d’attendre. Cendrillon, la Belle au Bois Dormant, Peau d’âne en étaient la preuve : le temps lui rendrait justice et son aptitude à briller. Entre-temps, elle lutta chaque année pour gagner à l’école des honneurs à la hauteur des talents qu’on lui prêtait et, peut-être, étayer sa foi en leur existence.

 

Le temps, cependant, ne lui rendit rien. Des échecs professionnels et sentimentaux jalonnèrent sa vie, qui la plongèrent souvent dans le plus profond désarroi. Le suicide, plus d’une fois, lui présenta un visage tentateur, celui du repos, de l’ultime et bienveillant soulagement d’abandonner la lutte, de confier sa vie à plus fort que soi. Mais, toujours, elle renaissait. Toujours, elle reprenait la route, pugnace, entêtée à servir des projets à la hauteur de ses aspirations. J’ai maintes fois admiré son courage, ses départs toujours recommencés, ses entreprises toujours renouvelées dans d’autres disciplines, d’autres pays, au bras d’autres hommes.

 

J’eus dû la plaindre. Je le compris à l’issue de notre dernière rencontre.

 

J’ai mis cinquante ans à me découvrir laide, cinquante ans à me comprendre bête, m’a-t-elle déclaré ce jour-là. Bien sûr, elle n’était ni l’un, ni l’autre. Mais à la fatigue qui se lisait dans son regard, je sus qu’elle ne jouait pas la provocation, ni ne cherchait le compliment. Naïve, je crus qu’elle renonçait enfin à cette charge autant qu’au suicide, et ne se dénigrait de la sorte que pour me donner à comprendre l’importance de sa découverte. J’avais tort. Elle ne me donnait, là, qu’un faible aperçu de sa déconvenue. Dans la conversation qui suivit, je compris en effet que n’atteignant pas à l’excellence qu’elle s’était assignée, elle ne voyait plus en sa personne que la médiocrité même. Loin de la libérer d’un joug trop lourd pour elle, loin de lui ouvrir les portes du simple plaisir de vivre, cette tardive lucidité lui avait jeté au visage l’irrévocabilité de son échec et l’humiliation d’avoir poursuivi toute sa vie un rêve au-dessus de ses forces. Briller ou mourir. Telle avait été sa devise. Et puisqu’elle avait, en vain, consacré un demi-siècle à en réaliser le premier terme, j’entrevis ce jour-là qu’elle s’appliquerait à en servir le second. Pour donner tort à l’échec. Pour accomplir jusqu’au bout son destin. Et pour n’avoir pas à vivre le reste de ses jours aux côtés d’elle-même.

 

Je regrette de ne m’être pas trompée. Je regrette plus encore de n’avoir pu trouver les mots, de n’avoir pas été de taille à lui faire traverser ce miroir trompeur, à l’arracher à ce cauchemar. J’ignorais que l’on put vivre si obstinément à côté de soi. Je regrette enfin que l’anonymat, les vies sans éclat, notre commune insignifiance, si apaisante à mes yeux, soient aujourd’hui si injustement raillés. D’autres encore en mourront qui, ainsi dépossédés d’eux-mêmes, choisiront de se perdre encore et encore.

 Je n’ai d’autre à vous offrir que ce récit écrit à rebours. Puisse-t-il vous aider à comprendre son geste et, s’il en est, remonter aux sources de son mal. Puisse-t-il aussi vous donner la mesure de mon désarroi et des condoléances que je vous adresse. 

 

Canicule


Chère Madame S.,

 En date du 18 août, je lis ceci dans mon journal : La canicule s’épaissit de jour en jour, stupéfiant routes et champs dans son haleine trop chaude. En ville, les rares passants rasent les façades, changent de trottoir, respirent au plus court ; les robes légères collent à la peau ; les lunettes solaires s’embuent ; les pieds implorent dans leurs sandales trop fines. Le long des trottoirs écrasés de soleil, les voitures sagement alignées promettent un enfer à qui les reprendra… 

J’ignorais que, ce jour-là, l’une d’elles tiendrait parole.

 

J’ai bien connu votre fils. Nous nous voyions peu, mais bien - intensément même - autour d’un déjeuner le plus souvent frugal pour ne pas distraire notre attention de ce que nous avions toujours d’important à nous dire : nos enfants, nos amours, nos vies et le fin découpage des émotions grandes et petites que nous distillaient les jours.

 

- Et, toi, raconte…, disait-il

 

Son regard arrimé au mien, son buste légèrement penché au-dessus de la table interdisaient la réponse rapide ou convenue. La question frappait au plus juste, au plus intime, suscitant en moi un émoi ignoré, souvent à fleur de peau, parfois à fleur de larmes. 

 

J’ai redouté maintes fois de n’avoir rien à dire qui soit à la hauteur de nos rencontres. Mais toujours les mots un à un s’égrainaient, qui me révélaient à moi-même et me rendaient à mon après-midi régénérée, enrichie d’une conscience nouvelle. J’ai la prétention de croire qu’il en était de même pour lui puisque près de vingt années n’épuisèrent pas ce rituel complice.

 

La canicule a depuis cédé la place aux nuits fraîches de septembre et à ses matins aux odeurs de cartable. Mais toujours la longue silhouette de votre fils traversera ma mémoire, nimbée de la blanche lumière de nos rencontres et de cet été torride.

 Comme vous, je suis en deuil, mais d’un deuil que je ne pourrai nommer tant que l’amitié ne comptera pas de superlatif. 

 

Genre


Cher Monsieur T.,

 

Un dîner m’a fait rencontrer votre mère il y a peu. Son chignon bien tenu et un peu trop noir pour son âge, le motif fleuri et la longueur incertaine de sa robe, son ton à la fois autoritaire et grand-maternel disaient une éducation dont elle n’avait pas tenté de s’affranchir.  Sans doute, a-t-elle d’emblée enfoui sa révolte dans l’écriture, me suis-je dit alors. Car sous le quotidien et ses dérisoires extases, sous le presque rien qu’elle célébrait à mots choisis, la colère couvait encore chaude d’une jeunesse pourtant lointaine.

 

Tandis que je m’aventurais à inventer ainsi sa vie, votre mère se tourna vers moi et, sans que je l’en prie, me raconta les voyages, les conférences, ces trop nombreuses mais passionnantes activités qui la forçaient à voler à la nuit ses heures d’écriture.

 

Sans que je l’en prie davantage, elle me raconta ensuite ses séjours en résidence d’écrivains, ces retraites à la fois bénies mais coupables parce passées loin de son mari, de ses enfants et petits-enfants ; les auteurs qu’elle y rencontrait, ces hommes qui semblaient tout ignorer de la culpabilité de manquer aux leurs et combien, face à cette impunité, … elle s’était sentie femme.

 

Moi qui ne suis ni mère, ni épouse et que nul ne réclame, je me suis aussitôt demandée à quel genre j’appartenais. Je n’ai pas osé mon insolente question. Elle restera donc à jamais sans réponse et pour toujours associée à l’évocation de votre mère.

  

 

Nébuleuse


Chère U.,

 

Votre amie était la mienne. Mais ai-je jamais été la sienne ? Je ne sais que penser. Car s’il est vrai qu’il n’y a d’amour que ses preuves, elle n’en fut pas prodigue, surtout en regard des déclarations toujours exaltées que de loin en loin elle me faisait. Mais de loin en loin, précisément, quand le hasard nous mettait en présence. Entre-temps, je ne compte plus les rendez-vous manqués, les projets morts nés, les promesses non tenues.

 

Votre amie était de ces femmes qui vivent l’amitié non comme une construction épousant la linéarité du temps, un récit fait d’événements que scelle la mémoire, mais comme une nébuleuse d’instants sans lien entre eux, de fugaces surgissements assortis de mots sans poids ni avenir. De ces mots, elle n’était donc pas avare. Lettrée, elle en jouait avec aisance et conviction. Nous fûmes donc plus d’un à leur prêter une épaisseur qu’ils n’avaient pas, avant d’en mesurer l’inanité. Mais nous fûmes aussi plus d’un à en redemander tant nous avions envie d’y croire.

 

C’est qu’en plus d’être belle, votre amie était d’une intelligence vive, émouvante et drôle car sertie de rêves et de doutes autant que de culture. Ces esprits-là sont si rares qu’on se plaît à en payer le prix : celui de se laisser abuser encore et encore parce que le moment est exquis et parce que, depuis la dernière fois, c’est certain, elle a changé ; depuis la dernière fois, la vie et les épreuves ont, à n’en pas douter, lesté ses mots, ses phrases et ses promesses.

 

En vain, bien sûr.

 

En dépit du charme de votre amie, cette attitude lui valut nombre de fâcheries. Il n’est en effet aisé pour personne de n’exister qu’à la demande. Mais les fâcheries, elles-mêmes, n’avaient sur elle aucune prise. Dans la plupart des cas, votre amie leur opposait l’étonnement ou la fuite, plantant là le plaignant, bouche ouverte, bras ballants. 

 

Avec d’autres, j’ai tenté analyse et épithètes: superficialité, égocentrisme, hystérie ?… Mais ni Freud, ni aucun dictionnaire n’épuisèrent ma question et, surtout, ne me permirent de vivre sans douleur cette amitié nomade et les exils qu’elle m’imposait.

 

Renoncer, telle m’apparut un jour la seule voie possible : renoncer à comprendre et, plus encore, renoncer à cette amitié en dehors des rencontres que nous procura le hasard. Vivre cette intermittence comme on vit avec le temps qu’il fait - sans jamais s’y fier. Je m’épargnai ainsi de vénéneuses colères.

 

Recevez donc mes sincères mais, à mon tour, infidèles condoléances.

 

À chacun sa merde


 

Chère V.,
Cher W.,
Cher X.,

 

Hier, la stupéfaction. Aujourd’hui, la colère…Je hais le sort qui a dressé devant lui cet obstacle. Je hais celui qui en fut l’instrument. Je hais tous les hasards qui, depuis sa naissance, ont mis ce chauffard sur sa route.

 

Votre frère – que vous dire que vous n’ayez compris ?

Votre frère était l’enfant que je n’ai pas eu. Je n’ai donc eu pour lui qu’aveuglement consenti, admiration muette devant sa vie en devenir: s’arracher à l’enfance, grandir, trouver ce difficile équilibre entre solitude et société qu’on appelle l’âge adulte sont pour moi autant d’actes de bravoure.

 

Votre frère – que vous dire que vous ne voyiez déjà ?

Votre frère avait le charme de qui, précisément, semblait s’être trouvé. Pour autant, le doute l’habitait encore, donnant à sa personne et à ses paroles une juste vibration. Une juste distance, aussi, dont il jouait d’ailleurs avec humour.

  

Votre frère – que vous dire que vous ne sachiez déjà ?

Votre frère était aussi, disons-le, un fieffé égoïste. Peu de monde hors de son clan, de sa famille et de ses vues avait grâce à ses yeux. Que les pauvres, les malades, tous les autres se débrouillent. Et à chacun sa merde.

 

Pour autant, l’admiration, l’émoi, le bonheur de le voir et de l’entendre jamais ne me quitta. J’ose penser que pareille indulgence est un cadeau dévolu aux seules mères, et que votre frère m’a ainsi donné à vivre un sentiment que j’eus dû ignorer.

 

J’en paye aujourd’hui le prix. Ma révolte est à la hauteur de cet amour emprunté. Elle est aussi à la mesure du gâchis de ce bonheur annoncé, douloureusement préparé, année après année, et aujourd’hui anéanti. Il n’est pas dans l’ordre des choses que les plus jeunes partent avant leurs aînés.

 Demain, après-demain, dans les jours et les mois qui viennent, la colère, c’est certain, s’essoufflera. Le chagrin, un incommensurable chagrin, prendra sa place et me mangera le cœur. Longtemps, ma mémoire butera sur cette absence, sur ce lapsus du destin. Avec l’âge, je tenterai d’accuser la vieillesse et de croire à l’oubli de ce futur désormais interdit. 

  

En rond dans un carré de lumière


Monsieur Y.,

 

Parce qu’elle fut mon amie depuis l’enfance, L. m’a confié une mission auprès de vous. Je me défais peu à peu de moi-même, m’a-t-elle dit quelques semaines avant sa mort.  Sous son front transparent, son regard sombre rougeoyait : Tu lui diras, tu lui diras…?   Tu peux compter sur moi,  ai-je promis en baissant la lumière qui me brûlait les yeux.

 

Aujourd’hui, il me faut donc dire. Mais ce qui me semblait clair hier à présent s’obscurcit. L’intelligence que j’avais de mon mandat se trouble. Je ne sais comment rendre ses propos, ce souvenir qui lui avait sauté au visage, l’émotion qui tendait sa voix, la colère qu’elle ne cherchait plus à fuir. Je ne sais comment tenir mon engagement sans y mêler malgré moi les sentiments que laissèrent en moi son récit.

 

C’était un après-midi d’octobre, clair et parfumé comme seule peut l’être une journée d’automne. Nous devisions sans hâte. Il était, je m’en souviens, question de sa mère qui rejetait toute assistance malgré son âge, de sa fille à qui la vie refusait un enfant, de l’emploi que, heureuse, elle venait de quitter. La bouilloire sifflait dans la cuisine. Entre les feuilles des arbres déjà roux, le soleil jouait sur les boiseries et le chat dormait en rond dans un carré de lumière. Nous étions dans la banlieue bruxelloise mais nous aurions pu tout aussi bien être dans les beaux quartiers de Londres ou de Boston. Si je ne craignais de rendre le cliché plus insupportable encore, j’ajouterais que le temps semblait s’être arrêté et que c’était exquis…

 

C’était exquis, sauf que loin de s’arrêter, le temps s’inversait. Derrière nos propos anodins et convenus, dans ce décor que n’oserait pas le roman le plus mièvre, des souvenirs s’assemblaient, un récit douloureux se tissait. Et sans rien soupçonner du risque que nous prenions, nous rebattîmes une fois de plus les cartes de nos vies : nos métiers, nos familles, nos amours. Oui, nos amours. Une à une, nous alignions des anecdotes que nous connaissions par cœur. Cet aimable radotage nous comblait. Un mot, un geste ramenaient souvenirs et éclats de rire. Le rituel semblait ne jamais devoir s’épuiser et, surtout, nous gardait utilement d’un présent aux contours incertains.

 

Je ne peux dire aujourd’hui à quel moment, sur quel mot, ni pourquoi ce récit fit soudain irruption. Mais il s’imposa, soudain véhément et mécanique à la fois, cependant qu’une colère que je ne lui connaissais pas empourpra son visage. Une colère du fond des âges, dressée, puissante.

 

Elle avait vingt ans et complétait son pécule d’étudiante en travaillant comme serveuse dans un restaurant de son quartier. Retiré de la publicité pour cause d’états d’âme et d’engagement social, ce quadragénaire (dont elle tairait le nom) compensait des fins de mois autrefois plantureuses en drainant, là, ses nouveaux suiveurs. Le teint gris, les traits marqués de cet ancien baroudeur de studios avait évoqué une figure paternelle qu’elle désespérait de trouver dans les auditoires. Un soir, après la fermeture, il l’avait emmenée dans un bar des environs et invoqué des origines orientales pour lui inventer un avenir dans le marc de sa tasse à café. Sa voix cassée par le tabac, l’alcool et les nuits trop courtes, son discours désormais engagé auprès des pauvres et des femmes avaient fait le reste. Elle l’avait donc suivi chez lui, niaisement fascinée… Niaisement fascinée, ce sont ses propres termes. La honte suintait de chacune de ses phrases. Il semblait qu’elle n’eut pas de mot assez dur pour la midinette que lui présentait sa mémoire.

 

Il habitait une maison ouvrière non loin de la voie ferrée. Pour autant qu’elle s’en souvienne, ils s’étaient embrassés dès leur arrivée. Ils étaient ensuite passés dans sa chambre, une pièce mal chauffée du rez-de-chaussée, puis s’étaient déshabillés devant son lit défait : des draps d’un bleu passé, un matelas posé à même le sol. Et c’est là qu’il avait commencé à l’insulter. Les mots les plus orduriers avaient frappé son oreille tandis qu’il la pénétrait sans douceur, encore et encore. Sous les insultes et les coups de boutoir, elle s’était tue jusqu’à ce que, effrayée, un cri lui échappe, le premier et l’ultime, celui que la peur de tout temps nous arrache : Maman !… À ce point du récit, elle se tut pendant quelques secondes. Ses traits s’immobilisèrent. La honte avait fait place à l’humiliation.

 

Mais le désir était là entre ses jeunes jambes, qui n’écoutait pas, qui ne désarmait pas. Pas plus que ne rompait l’espoir d’un amour en retour. Elle avait donc consenti. Elle avait consenti à ce sexe brutal, aux injures et au vide qui avait suivi. Rien à se dire, rien à s’aimer. Dans ce lit soudain silencieux, il lui avait tourné le dos et s’était endormi d’un sommeil hostile. Elle avait consenti aux heures immobiles d’une nuit blanche où, les yeux grands ouverts, elle avait promené son regard sur ces murs sans repère. Elle avait consenti aux bruits et vains espoirs du matin : un train avait traversé le silence, la chaudière s’était mise en route et des pas avaient résonné à l’étage. Elle avait consenti à s’habiller en silence , à ramener des croissants qu’ils avaient mangés sans mot dire avant de se quitter. Enfin, le soir même, lorsqu’elle avait pris son service au restaurant, elle avait consenti à l’indifférence de son regard et à la nouvelle serveuse qui, derrière le bar, retenait déjà toute son attention.

 

Ces consentements et tous ceux qui avaient suivi l’avaient progressivement réduite, écrasée sous le mépris d’elle-même. Le dégoût peu à peu s’était mêlé au désir, au détail du désir : une nuque effacée, un poignet trop souple, une pilosité trop rare lui donnaient la nausée. Quelque chose avait dérapé il y a très longtemps qui dérapait encore dans sa mémoire. Quelque chose qu’elle ne pouvait nommer l’avait forcé à vivre à côté de soi et mangé une à une ces années que l’on dit les plus belles. Elle se révoltait soudain, mais ne paraissait savoir ni sur qui, ni sur quoi jeter sa colère, évacuer le venin qui lui empoisonnait déjà le corps.

 

Tu lui diras ? Tu lui diras…?  Ses mots résonnent encore à mon oreille. J’ai maintenant tenu parole. J’ignore pourquoi elle tenait tant à vous faire part de cette histoire somme toute tristement banale. Elle ne m’en a rien dit. Soyez gentil, ne m’en dites pas davantage. J’ai trop peur de comprendre.

 Dans le doute, je vous envoie néanmoins mes sincères condoléances. 

  

Animots


Monsieur Z.,

 

Vous ne me connaissez pas. Et votre père, dans les plis de la vie, n’avait probablement pas gardé notre rencontre en mémoire. Et pourtant - le croirez-vous ? - les deux petites heures que nous avons passées ensemble ont modifié le cours de mon existence. Permettez-moi, donc, en m’accordant l’excuse d’ainsi distraire votre chagrin, de relater ce petit événement majeur.

 

Je devais avoir vingt-cinq ans. Je me cherchais une voie, une identité et possiblement une carrière en travaillant à la pige pour un magazine. Dans le cadre d’un dossier dont la teneur m’échappe aujourd’hui, j’avais reçu pour mission d’interroger le directeur d’une entreprise d’import-export. Pourquoi celle de votre père ? Cela aussi je l’ai oublié.  Ce dont je me souviens avec précision, en revanche, c’est l’inquiétude que me laissèrent les quarante-cinq premières minutes de notre rencontre : je ne voyais se dégager aucun article des idées sans surprise, sans ordre ni logique que votre père avait opposées à mes questions.  Son enthousiasme, qui disait  l‘homme d’action avant l’orateur, était émouvant mais peu intéressant.

 

Sortant alors de la sacro-sainte neutralité professionnelle, je pris le risque de faire à votre père part de mon embarras. Et, à mon grand soulagement, loin de se froisser, il me demanda mon aide et nous avons cherché ensemble matière à publier.

 

Le dialogue qui s’est noué alors, associant nos compétences et notre créativité, me laisse un souvenir lumineux. De cet échange surgit quelques idées plus structurées et plus audacieuses que je n’eus aucun mal à mettre en forme le soir-même de manière à intéresser le lecteur. La peur, qui m’habitait jusque là, celle de ne pas être à la hauteur de ma tâche avait soudain cédé le pas à un sentiment de confiance en mes capacités. C’est que, sous le noble métier de journaliste, j’avais découvert la malveillance et la tacite rivalité de la vie de bureau. Et, là, sous le moins noble métier de nègre, je découvrais le plaisir de prêter des mots aux idées et projets d’autrui.

 

Quelques mois plus tard, je partais étudier à l’étranger. Et, en bouclant mes valises, je rangeai ce clair souvenir dans un coin de ma mémoire. Avant de le ranimer, j’avais un diplôme à gagner qui me ferait revenir par la grande porte à un métier dont, sans le savoir encore, je ne voulais déjà plus.  Mais tout au long de mon séjour, tel une luciole, il traversa mes jours, jetant une timide lueur sur l’avenir que je tentais d’élaborer. Et quand je rentrai en Europe un an plus tard, j’ouvris l’annuaire à la rubrique « relations publiques », promenai mon doigt le long des colonnes et m’arrêtai sur le nom « Synecdoque. » Derrière ce nom-là, je n’en doutais pas, se cachait un érudit sinon un amoureux de la langue française. À celui-là, j’osai mon premier coup de téléphone. L’amoureux était une amoureuse. Elle me reçut et me passa un mois plus tard ma première commande. Grâce à elle et plus encore à votre père, sans doute, j’embrassai ainsi une nouvelle carrière : celle de mercenaire du verbe.

 

Écrire, voyez-vous, a ceci d’impressionnant que le temps qu’on y consacre vous est rendu au centuple tant il semble ralentir dès les premières lignes. Écrire met une sourdine à votre cacophonie mentale, force cet incessant bavardage à s’insérer dans la coquille des mots. Une mélodie, une cadence souvent s’en dégagent. Un sens affleure, qui toujours m’étonne et m’arrache provisoirement au chaos. Avec l’odeur des feuilles pourries d’automne et les premières caresses d’un vent d’été,  je n’ai pas connu pendant les trente-cinq années qui se sont écoulées depuis potion plus souveraine contre le mal de vivre.

 

Aujourd’hui, j’ai cessé de mettre mon clavier au service de la pensée ou des projets d’autrui.  Aujourd’hui, la tyrannie de l’utile m’a quittée. Je passe le plus clair de mes jours à consigner le minuscule qui les traverse, et note avec surprise que la solitude que réclame cet emploi du temps me comble. Loin de me rendre à la société des hommes, elle m’aspire en son centre. Chaque jour, j’y retourne et m’y glisse comme dans un lac immobile aux premières lueurs de l’aube, ridant à peine la surface de l’écran d’une écriture lente et silencieuse. Aujourd’hui, une enfance émerveillée m’a rejointe qui, patiente, s’est obstinée jusqu’à moi. Dans la lumière du couchant, je chemine à ses côtés, humant le temps dans toute sa longueur, désemployée, ravie.

 

Du plus loin que je me souvienne, le matin de ma mort m’apparaît ainsi : encore solide sur mes deux jambes, un peu folle mais accrochée à la vie comme coquillage à son rocher, je vis loin du monde, seule parmi un bestiaire de chats, de chiens et d’oiseaux sauvages. Je n’en suis pas encore là, mais je sais déjà que grâce à votre père ce bestiaire sera aussi fait de mots - oui d’ « animots.»

© pascale de visscher


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13:54 Écrit par Pascale | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

merci pour cet article très interessant

Écrit par : devis cuisine gratuit | 16/09/2014

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