29/03/2011

Fictionnaire (Extrait)

Mot à Mot

 

Mot

 « Mot » est rond comme une bouée. La faute au « o » en son milieu, bien sûr. Mais aussi parce qu’il me maintient au-dessus du chaos, m’empêche de sombrer dans le néant bourbeux des peurs.  Alors tout le jour, je le vigile, guettant les fuites et les courants fatals. Tout le jour, je le rustine et le regonfle d’un peu de sens, d’un peu de sève arrachée à mon fictionnaire intime. Pourvu qu’il passe la nuit !

Nuit :

Comme « noir », « nuit » n’est jamais totalement noir : entre deux haies, entre le « N » et le « t » qui l’encadrent et le surveillent,  « i » jette un rai de lumière et, avec « u », joue à la diphtongue. La méfiance pourtant est de mise. Car, même éclairée, cette petite syllabe de rien peut durer et lentement vous étreindre, patiemment vous broyer. Rien ne sert alors d’appeler à l’aube. Un seul remède : allumer et se blottir dans un livre.

Livre :

Le glissement, c’est certain, est abusif. Mais comment résister au plaisir d’emprunter au castillan et de confondre « v » et « b » pour faire « libre. » Car le livre, c’est un truisme, libère. Mais libère de quoi ? De l’amour dira le rêveur qui redoute le réveil ; des larmes, dira le chagrin qui souvent s’y complait ;  de la mort dira celui dont Mein Kampf et ses émules ont lacéré le visage. Moi qui ne suis pas de ceux-là, ou les trois à la fois, je continue à lire pour me faire une opinion et libérer mes démons.

Démons

Quand je regarde ce mot-là, tout se tait. Ce qu’il recèle centrifuge aux frontières des mots, du côté des terreurs indicibles, des rages couleur de fange et des douleurs longues et maculées d’ecchymoses. Depuis peu, je les vois repousser sur un sol engraissé de haine et de vengeances. Leurs têtes infectes s’impriment chaque soir dans le journal qui, dès demain, dès les heures fragiles du lever, vont salir ma journée.

Journée 

« Jour » dit le frais et le rond des aurores attendues, la lumière enfin revenue ;  le silence habité des arbres, le bonheur suspendu à la branche qu’une mésange a choisie pour mon plaisir des yeux ; les senteurs de café et l’appétit de vivre ;  le temps des possibles et d’avant les ombres que « née », dans sa longueur incertaine, étire irrévocablement sur mes heures et couvre à la tombée du ciel d’une molle inquiétude.

Inquiétude

J’ai beau la retourner, je ne vois à l’inquiétude ni forme ni couleur. Un jour - pas même de novembre - elle se glisse en vous,  s’y niche et grise vos heures avant de les blesser.  Car une chose est certaine, en s’installant, elle s’aiguise. Comme une lame de rasoir, elle lacère alors en douceur, sans forcer. Les plaies qu’elle laisse saignent à peine mais s’ouvrent quand le jour s’éteint, à l’heure de l’apéritif. Quand je serai vieille, c’est décidé, je ferai alcoolique.

Alcoolique 

Avec les yeux ronds que lui donnent ses deux « o », et la sonorité joyeuse de son suffixe, on a du mal à croire à la nocivité de l’alcoolique. Pourtant, mon voisin m’irrite, m’éreinte, me colère jusqu’à la moelle.  J’intolère  son regard en déroute, sa voix pâteuse et son débit récursif. J’intolère la peine qu’il me suppure à l’oreille. J’intolère celle qu’il me ramène et qu’hermétiquement je scelle en un lieu stérile et profond de ma mémoire.

Mémoire :

Comme maman,  « mémoire » redouble. Sauf que, dans la seconde syllabe, c’est « moi » qui prends toute la place. Moi qui se vautre, moi qui paresse et oisive jusque dans l’ « e » muet. À quoi bon, en effet, chercher un présent qui quotidiennement s’impose, fragile et indéchiffrable, quand la mémoire vous concède des bonheurs que rien ne menace puisqu’à l’abri du passé ?

Passé :

Passé ne m’évoque rien. Ou alors une cassure, où « pa » se retient et « ssé » tombe à la verticale. Oui, comme un fruit. Ou comme ces taches minuscules qui, le long de l’écran, n’en finissaient pas de tomber, n’en finissaient pas de mourir, bras et jambes offerts au vent et à l’insupportable. Dans les failles calcinées de ce passé-là, je rampe et pénible à la recherche d’un sens, d’un mot qui fermerait la peur, qui coulerait dans les profondeurs d’un dictionnaire à jamais plombé la terreur de ceux-là et celle qui à leur souvenir me saute sans cesse au visage.

Visage

Au commencement,  il y avait du voir dans « visage » : « champ visuel » puis « sens de la vue » m’explique  le dictionnaire. L’autre face, en quelque sorte, du paraître qu’il désigne aujourd’hui.  Pourtant, c’est moins son retournement sémantique que son suffixe qui me fascine. Sa longueur, cette façon qu’il a de se répandre comme s’il portait un accent circonflexe puis de mourir dans le « e » muet me ramène à l’âge qui sillonne le visage de ma mère et affole par moment son regard. Nulle paix, nulle tempérance dans ces yeux là, juste un vent d’effroi à vous glacer le cœur. Il n’est pas né le jour où je lirai dans « visage » le mot « sage » !

Sage :

C’est plus fort que moi, dans « sage », je lis « sauge ». Allez savoir pourquoi.  À part une bancale ressemblance phonétique, je ne vois rien qui l’explique. Je ne vois rien, mais je sens dans ma main le grain velouté des feuilles vert bronze que j’effleure en allant aux courgettes ; le parfum amer qu’elles laissent  sur mes doigts quand je les froisse ; les promesses qu’elles vont tenir dans les recettes auxquelles je les destine. C’est qu’en botanique érudite,  sauge se dit « salvia » de « salvare » sauver. De « sage » à « sauge », il n’y a donc pas si loin.

Loin

J’aime « loin » quand il s’affirme. « De loin en loin », par exemple, donne à l’éloignement une dimension temporelle dont il est dépourvu quand il est seul. Espace et temps s’enfoncent alors main dans la main dans un lointain brumeux. Ça et là, ils font des pauses mais la distance et le brouillard rapidement les avalent. Dans ce flou-là, tous les déshérités de la terre. Dans ce flou-là,  mon père mort. De loin en loin. Quand le journal ou une photo s’imposent aux vains événements qui encombrent mon existence.

Existence

Pour ce mot-là, non plus,  aucune sagesse, aucune métaphysique. Devant mes yeux, juste trois syllabes qui montent et descendent comme le câble longeant  la voie ferrée. Trois arabesques et puis s’en vont. A dix ans, en regardant le roi d’Ionesco se mourir en noir et blanc dans notre télé toute neuve, j’ai compris que je n’en sortirais pas vivante.

Vivante

De ses ailes veloutées, « vivante » découpe l’air en fragments lisses et soyeux. Ma mère qui se meurt de vieillir a rassemblé dans sa tête toute la vie qui lui reste : une infinité de souvenirs qu’elle s’emploie à pister dans les méandres de sa mémoire arrêtée. Non pour ses enfants qui les connaissent pas cœur, mais pour les enfants et les petits enfants de ses enfants qui ont appris la guerre en classe et non à table, dans les livres et non de sa bouche. Tout le jour, elle les note. Tout le jour, ils l’occupent et la débordent. Car sous la plume les détails affluent et se bousculent, réclamant pour s’être obstinés jusqu’à elle de figurer sur la page. Pour n’avoir jamais été dits, ceux-là me racontent en couleur et dans un bruissement d’ailes une histoire que je n’entendais plus.

Plus :

« Plus » est un malin. Il dit tout et son contraire. Le « s » final, tantôt sonore, tantôt muet, annonce à lui seul abondance ou disette. L’enfant d’ailleurs le sait bien qui fait l’économie de la négation pour dire ce qui a disparu.  Le biberon, la panade, les celles : y a plu !  Les câlins,  les rêves et les étés sans fin: y a plu !  Le « s » en s’effaçant en dit bien assez long et pour toujours.  Les « plus » qui suivront peuvent siffler tant qu’ils peuvent, ils ne seront que leurre ou menue monnaie.

Monnaie:

« Monnaie » cache bien son jeu. Dans le moelleux de ses consonnes, rien ne sonne ni ne trébuche. C’est rembourré de partout. Comme s’il fallait à nos sous un fourreau phonétique pour échapper à l’ouïe du larron. Tant de précautions, c’est certain, remontent  au temps où nos pièces étaient d’or et les chemins peu sûrs. Un  temps de coutelas et de vies abrégées. Un temps où la peur en maraude vous grimpait sur le dos à la tombée du jour. Aujourd’hui, peu importe  le son car la monnaie n’est plus que mitraille et le larron, dans sa tour, détrousse à distance.

Distance :

Distance joue à l’élastique. L’une après l’autre, ses deux syllabent souplement s’étirent. Mais il ne faut pas trop compter sur le « e » muet pour les retenir. A tout instant, elles peuvent vous claquer dans les doigts. Pourtant, c’est bien une distance que je désespère d’insérer entre moi et l’indignation qui souvent me suffoque à la lecture des journaux. Dans la malle aux mots, rageusement je fouille pour trouver ceux qui cloueront loin de moi la douleur que cet émoi m’impose. En vain, bien sûr. Car toujours ils fuitent, toujours ils insuffisent, et ma peine pendant des heures lamentablement suinte.

Suinter

Oh, le beau mot !  Surtout lorsqu’il est conjugué. Il n’est pas de synonymes qui disent aussi sobrement les humeurs du corps et de l’esprit, ces exsudations lentes et maussades qui, entre eau et pus, gâtent chairs et natures. Sous le bandage, le symptôme est bénin et sa source incertaine.  Alors, on referme en attendant plus grave, quand on pourra trancher, purger, nettoyer. Mais on a tort. Car ce qui suinte rarement se déclare et sournoisement gangrène. Dans le visage de C, qui suinte la bonté,  je vois la rancune au travail.

Travail 

Travail doit son existence à la torture et ne torture plus aujourd’hui que la parturiente, dit le dictionnaire. C’est faire peu de cas de ceux qui chaque jour en meurent. Peu de cas des scribouilleurs qui, comme moi, peinent à l’ouvrage. M’y atteler exige donc un peu de la vaillance que j’entends dans sa dernière syllabe. Car la peur toujours me précède tandis que je progresse à tâtons entre les mots, espérant en tremblant ceux qui, maigre squelette, me porteront jusqu’à la prochaine phrase.

Phrase :

Phrase, cela s’entend, frisonne avant de se lancer. Ou s’échauffe. Allez savoir. Quoi qu’il en soit, on sent une fièvre, celle de franchir l’immensité qui sépare sa majuscule du point final, un point final pourtant incertain, noyé dans le brouillard des peut-être, soumis aux vents contraires du rythme et de la syntaxe. Mieux vaut donc ne pas y penser et prêter l’oreille à la seule musique qui dans le profond de soi glougloute et, au creux d’un mot, se fraye une voie.

Voie

« Voie », comme la bouche qui le dit, s’ouvre et reste ouverte. Contrairement au chemin qui, sans prévenir, vous lâche devant un ruisseau en crue ou d’infranchissables barbelés, « voie » tient ses promesses. Pourvu qu’elle reste au singulier, on peut compter sur une sortie, une issue heureuse. Au pluriel, c’est autre chose. Le Ciel, là, s’en mêle et se plaît à rendre les siennes impénétrables. Comme ça. Par caprice.  Pour le plaisir de tourmenter. Je trouve d’ailleurs la langue bien docile de ne pas lui substituer un autre mot.

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13:22 Écrit par Pascale dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |